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WARBURG REVU (Suite) Deuxième partie (Lire la Première partie)

Dans la première partie de cet article nous avons montré comment l’évolution culturelle des mentalités n’a permis d’accueillir les idées avant-gardistes d’Aby Warburg, que 70 ans après leur conception. S’il se retrouvait vivant aujourd’hui, après un bond à travers le temps, l’espace et la technologie, à quoi ressemblerait son projet ?

Warburg voulait lever les frontières disciplinaires, pour permettre au sens et aux idées de circuler librement : entre les cultures académiques ou ethniques, entre l’histoire et la géographie, et, plus particulièrement, entre différents systèmes de valeur. Il procédait en recueillant, conservant et étiquetant méticuleusement des archives accessibles aléatoirement, et qui provenaient de différentes sources et de différents supports. Il essaya, avec un succès relativement limité, de rendre visible les liens observés entre les différents éléments de la culture, d’en garder des instantanés formant un narratif historique.

Aujourd’hui, le support le plus susceptible de transcender ces frontières et de stocker des données relationnelles pratiquement infinies est de toute évidence le Web et en particulier son incarnation dite « Web 2.0 ».

Il y a de nombreuses manières de définir le Web 2.0. Nous nous intéresserons ici à la tendance récente des services en ligne qui deviennent de plus en plus collaboratifs, accessibles et ouverts – notamment grâce à l’usage de nouveaux paradigmes comme le partage de tags de métadonnées, les folksonomies, ou la modération par la communauté et les réseaux sociaux.

Ces paradigmes de partage d’informations se fondent pour la plupart sur le même point de départ : l’exigence commerciale (par exemple, de mettre en lien des consommateurs pour comparer leurs expériences d’un livre ou d’un produit, ainsi que de créer un marché virtuel où tout le monde pourrait vendre à tout le monde, comme sur ebay ou amazon.com). Par la suite, avec l’essor des connections rapides à haut débit, de nouveaux services encourageant le stockage et le partage de multimédias apparurent.

Flickr.com fut l’un des premiers – et reste le plus important – sites de partage d’images. Les utilisateurs peuvent charger n’importe laquelle de leurs images et la « tagguer » avec des métadonnées permettant aux autres personnes de trouver ces images. Une autre application permet aux utilisateurs d’ajouter des commentaires sous les images, et, plus intéressant encore, de sélectionner des zones à l’intérieur des images et de les annoter. Flickr permet aussi, depuis peu, la mise en ligne et le partage de vidéos, ce qui en fait un concurrent direct du site YouTube (récemment acheté par Google pour la modique somme de 1,6 milliards de dollars).

Le succès de Flickr et de YouTube a donné naissance à un grand nombre de services complémentaires permettant la mise en ligne, l’annotation et le partage d’autres types de données, des liens favoris (delicious.com) aux documents (a.nnotate.com), des diaporamas (slideshare.com) aux ensembles de données (swivel.com).

 

Le projet de Warburg était infiniment ambitieux, et tout aussi optimiste. Il eut le réflexe judicieux de créer une institution pour le soutenir (l’université, puis la bibliothèque à Hambourg, la KWB). Entre 1921 et 1929, son travail progressa lentement mais sûrement. Il était entouré de deux associés (Fritz Saxl et Gertrud Bing) et de quelques assistants. Il ne s’attendait probablement pas à passer quatre de ces années dans un asile psychiatrique et encore moins à mourir aussi jeune, en 1929, ni à l’urgence dans laquelle on allait devoir expédier à Londres tout ce qu’il avait assemblé, et ainsi le mettre à l’abri de la montée du nazisme en 1933.
Seuls 60 000 ouvrages et 20 000 photographies de la KWB furent sauvés.

70 ans plus tard, même le projet de la bibliothèque électronique Warburg (WEL) pâlit quand on le compare à Google Book Search (GBS). Lancé en 2004, ce projet s’est fixé comme ambition de rendre accessible en ligne l’intérieur même du texte des livres, pour des recherches (et y compris, bien sur, des recherches croisées), que l’on pourrait effectuer depuis n’importe quel ordinateur, en n’importe quel point du monde. En 2007, GBS avait scanné 1 million de livres et continue à croître à la vitesse extraordinaire de 3 000 livres par jour. Flickr a dépassé le cap des deux milliards d’images en 2007 et croît à la vitesse de 3 000 mises en ligne d’images par minute, alors que Youtube avale plus de 13 heures de vidéo ajoutées chaque minute !

D’après Bruhn, pour Warburg, « le folklore (en tant qu’art populaire) relevait du même champ d’analyse d’histoire de l’art que l’art noble » et « les pamphlets permirent aux gens à travers l’Europe de partager un Leidschatz commun, le trésor commun des passions et des gestes élémentaires. » Dans le monde du Web 2.0, la guerre fait rage entre la blogosphère et le journalisme traditionnel, entre la science et les coutumes populaires, entre encyclopédie classique et wikipédie…

En plus du partage de données, le Web 2.0 se caractérise par l’essor de sources d’informations allant du bas vers le haut (bottom-up) ou fonctionnant de manière horizontale, et de modèles de transmission du savoir qui font circuler l’information à travers deux schémas principaux : de quelques personnes à un grand nombre d’autres personnes (le any to many des blogs et podcasts) ou de beaucoup de personnes à beaucoup de personnes (le modèle many to many qui caractérise les wikis, digg). Wikipedia, conçue comme « la première encyclopédie librement réutilisable que tout le monde peut améliorer » est aujourd’hui la première source de savoir sur le net, avec environ 2,5 millions d’articles rien qu’en anglais. Même si le projet est constamment critiqué, c’est justement son ouverture qui permet à des informations « erronées » d’être modérées par la communauté.

Warburg était apparemment fasciné par la notion de transmission des idées et la notion complémentaire d’évolution. En examinant des moments d’hybridation et de mutation il trouvait l’idée essentielle, générique, qui se tenait derrière le symbole, derrière la pensée et l’action. En cherchant les points nodaux, il parvenait aux racines de notre culture. Il travaillait à la manière d’un médecin légiste, et ce travail aurait requis bien plus de temps et de ressources que ce dont il disposa dans sa courte vie.

La rotation constante qu’il imposa aux contenus de la bibliothèque en fonction de ses intuitions et de ses hypothèses fut difficile à poursuivre après sa mort. Quand la KWB cessa d’être sa bibliothèque quasi privée, les limites de cette méthode flexible et anarchiste apparurent rapidement dès que l’accès quotidien du public aux milliers de volumes devint nécessaire.

Imaginez plutôt la puissance d’une communauté de millions de simples internautes et d’experts qui sélectionnent, étiquètent, critiquent, annotent, commentent, rassemblent et partagent des informations sur les versions digitales d’images et de textes (yahoo et google le permettent déjà, avec Mechanical Turk et Image Labeler). Un tel magma de données relationnelles serait une source inépuisable d’informations pour quelqu’un comme Warburg qui pourrait les interpréter et en extraire des schémas. Il faut imaginer ce que ferait Warburg s’il avait accès à certains des extraordinaires outils de visualisation de données qui sont disponibles aujourd’hui (digg labs, Les statistiques de Hans Rosling, l’excellent gapminder.org, et le plus récent Many Eyes) et à quoi ressemblerait son Bilderatlas…

Si l’intégralité de la KWB était constamment en mouvement lorsqu’elle était basée à Hambourg, une fois à Londres la bibliothèque adopta rapidement une organisation relativement plus traditionnelle. Pour utiliser une image issue de la théorie quantique– dès qu’un observateur extérieur se présenta, on passa d’une superposition d’états potentiels en mouvement continu à un état simple et statique. Pour utiliser une autre notion issue de la culture Web 2.0, la bibliothèque de Warburg était en « bêta perpétuelle », ce qui, dans le monde de la technologie de l’information et du développement de logiciels, renvoie à la phase de testing ou à la phase « sers t’en à tes risques et périls ».

En tant que bibliothèque, le système de Warburg n’était pas grand chose de plus qu’une taxinomie idéalisée qui permettait un renouvellement du référençage des ressources en les délivrant de la hiérarchie strictement verticale des systèmes de classement biobibliographiques traditionnels. Malheureusement, son système demeura un système clos où la terminologie d’étiquetage était fixée par les bibliothécaires eux-mêmes (en particulier pour ce qui concerne la thématique quadripartite : Image, Verbe, Orientation et Pratique), ce qui limitait à un moment donné l’addition de nouvelles couches de signification et de sens indépendantes et impartielles.

Par opposition, un système où les tags sont ouverts et accessibles à tous (comme delicious.com) permet à des couches infinies de signification et de relations d’être ajoutées aux données. L’ensemble est régulé par les lois de la distribution statistique qui garantit que les « tags » les plus communs ou les plus fréquents émergent le plus à la surface, tandis que les tags moins fréquents, ou ceux qui ne se sont pas encore agglutinés, restent en sommeil, attendant leur heure de gloire culturelle.
Un « nuage de tags » ou « tag cloud » est la représentation visuelle des tags ou mots-clefs les plus fréquents pour un ensemble de données : comme un instantané d’une culture ou la fixation d’un objet d’intérêt. En ajoutant des données historiques à un nuage de tags et en utilisant des services de visualisation de données comme Motion Chart, qui a été acquis par Google depuis peu, il est possible de modéliser la façon dont un intérêt culturel se développe dans le temps. Il existe même des services web comme Wordle.net qui aident à créer et à partager sous forme visuelle des nuages de tags. La première et la deuxième partie de ce texte sont représentées en nuages de tags LIEN.

Les collections de tags choisis par des utilisateurs finaux plutôt que par des bibliothécaires sont souvent appelées folksonomies. Leur étude constitue un outil anthropologique intéressant dans la mesure où il reflète le vocabulaire d’un groupe d’utilisateurs particulier – permettant par exemple l’émergence de systèmes d’ « ethnoclassification » (voir par ex. Adam Mathes).

En définitive, l’une des caractéristiques centrales du Web 2.0 est le concept de réseau social, qui exploite le fait que des personnes d’intérêts similaires puissent s’agréger et former des communautés virtuelles avec leur propre sous-culture. Quand on pense à l’intérêt que Warburg portait à la dynamique des échanges sociaux, il est facile d’imaginer qu’il aurait puisé dans les informations présentes sur Facebook, ou, mieux encore, qu’il aurait créé ses propres réseaux sociaux autour de sujets particuliers sur Ning et analysé leur aspect.

La quantité de données et d’informations, la quantité de savoir en général a bien sûr connu une croissance exponentielle depuis un siècle. Mais la croissance exponentielle du savoir est une constante depuis l’aube de la civilisation humaine. Aujourd’hui, ce qui a changé, c’est l’accessibilité sans précédent de l’information, en dépit de sa quantité. Et ce qui est excitant dans le Web 2.0 ce sont les outils qui nous ont été fournis pour la filtrer et y accéder de façon à pouvoir l’utiliser.

Une société en particulier s’est assigné cette mission depuis le départ : si l’on en croit son site d’entreprise « la mission de Google est d’organiser les informations mondiales, en les rendant universellement accessibles et utiles. » Il est difficile de savoir quelles sont les fins de ce processus d’organisation (si ce n’est évidemment de gagner encore plus d’argent) – mais cela a conduit la société Google Inc. à créer le système de recherche le plus puissant du monde, à indexer des milliards de pages web, de messages email, ou de blogs, des millions de livres, d’images, de vidéos; à créer des outils cartographiques gratuits extraordinaires, et même à acquérir des sociétés de modélisation 3D qui permettent à tous de créer et de partager des architectures virtuelles.

Si le Web 2.0 est aujourd’hui l’équivalent du vivier culturel du début du 20e siècle, la mission déclarée de Google et son attitude sont-elles les équivalents contemporains du projet de Warburg ? Gmail pourrait contenir le journal et la correspondance interne de la KWB ; les articles de Warburg seraient publiés sur blogger.com ; le Bilderatlas Mnemosyme serait hébergé sur Flickr et présenté grâce à Slideshare à une audience captive sur Facebook. Bing et Saxl travailleraient au Googleplex. Si Aby était vivant aujourd’hui il serait Google.

© 2008 Ayssar Arida www.quantumcity.com | ayssar@quantumcity.com

 

2 comments

On voit, dans la juxtaposition des images, la réflexion en action. C’est la même avec le monde augmenté et dynamique d’hypertexte.

/Lionel 30/10/2008

 

A ne pas manquer, en relation avec ce texte (tout sur google, sur slideshare):
http://www.slideshare.net/misteroo/tout-ce-que-vous-vouliez-savoir-sur-google-presentation/v1

/ayssar 08/12/2008

 

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